https://www.concertclassic.com/article/lorgue-radio-france-une-riche-et-originale-saison-helas-sans-visibilite-compte-rendu

 

Le concert du 2 mars associait de nouveau violoncelle et orgue : Marie Ythier et Éric Lebrun. Itinérance kaléidoscopique d'époques et d'esthétiques souplement structurée et d'une belle respiration, s'ouvrant sur un double visage de Bach : Fantaisie et fugue en ut mineur BWV 537, sur des mixtures et anches de pédale d'une « vive stabilité », puis des fonds clairs pour le début de la Fugue, animée d'un infime rubato (léger appui sur la valeur longue du sujet) dynamisant le déploiement d'une polyphonie rehaussée de mutations dans les divertissements, avant une progression dynamique finale lumineusement calibrée. Puis Prélude de la Suite pour violoncelle seul n°5 BWV 1011, Marie Ythier faisant d'emblée entendre une sonorité ample, un jeu en doubles cordes assuré et grandement projeté dans la salle désespérément vide, individualisant à merveille les « deux voix » du sujet et de son commentaire dans le redoutable fugato, nourri d'aisance et de mobilité polyphoniques.
 
S'ensuivirent quatre pages à l'image de l'univers sensible d'Éric Lebrun. D'abord Le Palais de cristal de sa Suite op. 18, pièce médiane d'un triptyque découvert lors de sa création en 2011 à Saint-Eustache (6). Si le contexte acoustique était tout autre à Radio France, il n'en fit pas moins ressortir une certaine « filiation de musicien français » se traduisant par un langage riche de contrastes tout en délicatesse et sobriété : de couleurs, de rythmes, d'éloquence. Et de nouveau une sensation de pure vision de maître-verrier. D'Alexandre-Pierre-François Boëly, dont Éric Lebrun a gravé avec Marie-Ange Leurent l'œuvre intégrale pour orgue (8 CD Bayard Musique, 2008), on put goûter trois pages retrouvées en 2005, enregistrées par Éric Lebrun et Christophe Coin. Histoire complexe – voir le document accompagnant cet album Laborie Records de 2008 (7) – que celle des Trois Mélodies pour violoncelle avec accompagnement d'orgue expressif, avec les interrogations soulevées par la dénomination « orgue expressif », excluant l'harmonium. Autre temps, autre format, entre orgue postclassique (n°2, orgue seul) et romantique (n°1 & 3 avec violoncelle, dans la mouvance du bel canto contemporain : grand solo « à vocalises » de la dernière pièce, accompagné de fonds très doux et lointains).
 

L'orgue de Radio France © RF - Christophe Abramowitz

 

Puis ce fut la Première Fantaisie de Jehan Alain, dont Éric Lebrun a également gravé l'œuvre d'orgue sur son Cavaillé-Coll des Quinze-Vingts (Naxos, 1996). La tension des déchirures initiales se trouva émotionnellement accentuée par un recours singulier à la boîte expressive, l'ensemble bénéficiant de registrations mouvantes, dont certaines sections somptueuses à dominante d'anches moirées, le tout d'une ferveur mais aussi d'une gravité dense et serrée – jusqu'à l'ultime respiration, d'une « lenteur » envoûtante. Cette partie se refermait sur Via Crucis (2003) d'Éric Lebrun, n°14 de ses Vingt Mystères du Rosaire, ainsi présenté par le compositeur : « L'écriture du violoncelle, extrêmement chantante et lyrique, est introduite par des mélismes doux et plaintifs à l'orgue. Un dialogue s'installe entre l'instrument à cordes et le pédalier de l'orgue, s'exprimant sur des jeux flûtés de 8' puis de 4'. Via Crucis exprime une douleur très intérieure, secrète. » Exactement ce que l'on entendit : un dialogue s'intensifiant puis se raréfiant, poignante élégie.
 
Autre grand moment pour le violoncelle solo : L'Ange du tamaris de Jean-Louis Florentz op. 12 (1995) : l'inspiration venue d'ailleurs, pour un poème mystérieux (recours expressif au pizzicato) et mystique. Où au chant de l'ange, plein de force et de lyrisme, se mêlent maints aspects dansants. Marie Ythier y fit montre d'une maîtrise inspirée : textures d'une densité exacerbée, jeu en cordes multiples, ponctuations de brusques envolées et d'interrogatives suspensions, avant que le poème ne s'évanouisse tel un songe. Magnifique.
 
Une commande de Radio France était proposée en création mondiale : Sur la terre comme en enfer de Valéry Aubertin, qui assistait à cette première audition. (Au moment où le compositeur reçut cette commande, eurent lieu des échanges « concernant une future composition pour le grand orgue de l'Auditorium et orchestre », œuvre d'une vingtaine de minutes entre-temps achevée mais dont la création n'est malheureusement pas encore à l'ordre du jour.) Valéry Aubertin a lui-même proposé un commentaire de sa pièce, inspirée de Thomas Bernhard, repris dans le programme de salle (8). On a hâte de pouvoir réentendre cette soirée afin de pouvoir approfondir l'écoute d'une œuvre si riche et captivante, introduite par un appel suraigu à l'orgue, « violent » exergue auquel répond un jeu de questions-réponses initié par le violoncelle, la progression de l'œuvre étant assortie d'un splendide travail de registrations très musicalement évaluées par Éric Lebrun pour le Grenzing, afin de ne jamais couvrir le violoncelle tout en vivifiant un dialogue dynamiquement à l'équilibre via l'imbrication des textures complexes des deux instruments. Quel dommage qu'un moment si intense n'ait pu bénéficier de l'accueil chaleureux d'un public instantanément conquis.
 
L'un des héros de 2021 referma la soirée : Camille Saint-Saëns et sa Suite pour violoncelle et piano op. 16, œuvre de jeunesse (1862) d'un pur romantisme à la française : « classique » et savant (sans emphase), pour laquelle il garda une vive affection, jusqu'à l'orchestrer (la recomposant en partie, comme le Messiaen de L'Ascension, sans doute pour les mêmes raisons), Éric Lebrun livrant à l'orgue une adaptation « spontanée » de l'exigeante partie de piano. Un régal d'esprit (plus caustique à l'orgue qu'au piano), d'élégance et de brio, un jeu (et des registrations) épuré, sans affectation, une constante clarté des lignes : magnifique performance des musiciens, sachant notamment combien le violoncelle, sans la richesse harmonique enveloppante de la vibration du piano se trouve ici plus ou moins à nu, certes stimulé par le dialogue des timbres que l'orgue autorise mais sans doute moins porté que par le piano, sans parler de la distance physique à haut risque entre les deux sources sonores. Un défi relevé avec éclat, tendresse et panache par les musiciens.

Michel Roubinet (concertclassic.com)


Vouvant, cité médiévale du Sud-Vendée située entre le Marais poitevin et le Puy-du-Fou, aux labels des «Plus Beaux Village de France» et des «Petites Cités de Caractère», possède depuis 2020, à l’initiative de l’association Orgue & Musique à Vouvant, un orgue construit par la Manufacture d’orgues Yves Fossaert dans son église romane classée Monument Historique.

 

Concert inaugural